Au fond de la réserve, derrière les sacs de ciment, il y a cette palette. Vingt-deux mitigeurs importés il y a deux ans, encore dans leur carton, encore beaux. Chaque fois qu’un employé demande s’il faut les descendre, la réponse tombe toujours pareille : « laisse, ça ne coûte rien, c’est de la marchandise, ça finira par se vendre ». C’est probablement la phrase la plus chère du magasin. Parce que cette palette vous fait payer un loyer, du risque et souvent des intérêts, tous les mois, en silence. Ce loyer invisible porte un nom : le coût de possession du stock.
À la fin de cette page, vous saurez chiffrer ce que votre propre stock vous coûte chaque mois, repérer en une heure les références qui dorment, et choisir quoi en faire avant qu’elles ne perdent encore de la valeur. Le calcul se fait avec une calculatrice et la liste de vos articles : il n’y a rien à acheter pour le faire.
« Ça finira par se vendre » : la phrase la plus chère du magasin
Un stock, ce n’est pas de l’argent en sécurité. C’est de l’argent qui a changé de forme et qui a arrêté de travailler. Tant qu’il est en carton, il ne paie ni le loyer, ni le fournisseur, ni la commande de la rentrée. Et pendant qu’il attend son acheteur, il consomme : de la place, de la surveillance, du risque.
Le raisonnement « ça finira par se vendre » a un défaut simple : il traite deux sommes comme si elles étaient égales. Or 3 millions de FCFA aujourd’hui et 3 millions dans dix-huit mois, ce n’est pas la même chose. Entre les deux, il y aura eu des mois de loyer, un peu de casse, une remise pour écouler, et surtout toutes les affaires que vous n’avez pas pu faire parce que l’argent était bloqué dans un carton.
Les cinq choses que vous payez pour garder du stock
Personne ne vous envoie de facture pour « stock immobile ». C’est bien le problème : la dépense existe, mais elle est éparpillée dans cinq postes que vous payez déjà sans les additionner.
- L’argent immobilisé. Si votre stock est financé par un crédit, une tontine ou une avance, il vous coûte des intérêts réels, tous les mois. Si c’est votre propre argent, il vous coûte ce qu’il aurait rapporté ailleurs : une commande qui tourne quatre fois dans l’année, un deuxième dépôt, une réserve de trésorerie pour la Tabaski.
- Le stockage. La part de loyer occupée par la marchandise, le gardien de nuit, l’électricité de la réserve, l’assurance, les palettes et les étagères. Ces charges ne baissent pas parce que la pile du fond ne bouge pas.
- La casse et le vol. Plus il y a de volume et plus il reste longtemps, plus il s’en perd : un carton écrasé, une manutention ratée, une sortie jamais enregistrée. C’est la part que révèle l’inventaire quand on prend le temps de mesurer les écarts et la démarque inconnue.
- L’obsolescence. Un téléphone perd de la valeur chaque trimestre, un tissu sort de mode, une crème ou un produit alimentaire approche sa date. La marchandise ne meurt pas d’un coup : elle se démode lentement, et personne ne s’en aperçoit tant qu’on ne la sort pas du carton.
- La décote de liquidation. Le jour où il faut vraiment évacuer, personne ne reprend au prix d’achat. Une remise de 40 % sur 3 millions de FCFA, c’est 1 200 000 FCFA qui partent d’un coup. C’est la composante que tout le monde oublie, et souvent la plus lourde.
Calculer votre taux de coût de possession stock
Le taux annuel, c’est la somme des quatre premiers postes sur une année, divisée par la valeur moyenne de votre stock sur la même année. La décote de liquidation ne rentre pas dans ce taux : elle ne tombe qu’une fois, le jour où vous bradez. Il vous faut quatre chiffres et vingt minutes.
- Estimez la valeur moyenne de votre stock sur l’année, au prix d’achat. Prenez la valeur de trois ou quatre inventaires et faites la moyenne.
- Additionnez vos charges de stockage annuelles : part du loyer réellement occupée par la marchandise, gardiennage, électricité, assurance.
- Chiffrez le coût de votre argent : le taux réel de vos crédits et avances, ou à défaut le rendement minimum que vous exigez d’une commande.
- Reprenez vos pertes réelles de l’année : écarts d’inventaire, casse, marchandise jetée ou soldée sous le prix d’achat.
- Divisez le total par la valeur moyenne du stock. Vous obtenez un pourcentage annuel. Divisez-le par douze : c’est votre coût mensuel par franc immobilisé.
Le calcul appliqué : trois millions qui dorment à la Médina
Prenons une quincaillerie de la Médina, à Dakar. Stock moyen sur l’année : 12 000 000 FCFA au prix d’achat. Voici ses quatre postes, sur douze mois.
- Argent immobilisé : une partie du stock est financée par un crédit fournisseur et une tontine, le reste par la caisse. Le gérant retient un coût de l’argent de 10 % sur l’ensemble du stock, soit 1 200 000 FCFA par an.
- Stockage : 40 000 FCFA de part de loyer pour la réserve, 25 000 FCFA de gardien, 15 000 FCFA d’électricité et d’assurance. Soit 80 000 FCFA par mois, 960 000 FCFA par an, c’est-à-dire 8 % du stock.
- Casse et vol : le dernier inventaire a laissé 240 000 FCFA d’écarts et de marchandise abîmée sur l’année, soit 2 %.
- Obsolescence : 480 000 FCFA de références soldées sous le prix d’achat ou jetées, soit 4 %.
Total : 1 200 000 + 960 000 + 240 000 + 480 000 = 2 880 000 FCFA par an. Rapporté aux 12 millions de stock moyen, cela donne 24 % par an, soit 2 % par mois. Retenez ce chiffre : dans cette quincaillerie, garder 100 000 FCFA de marchandise pendant un mois coûte 2 000 FCFA.
Passons au stock dormant. En triant les références sans aucune vente depuis 90 jours, le gérant trouve : 22 mitigeurs importés à 38 000 FCFA (836 000 FCFA), 14 postes à souder à 92 000 FCFA (1 288 000 FCFA), 60 pots de peinture en teinte spéciale à 12 500 FCFA (750 000 FCFA), et 126 000 FCFA de petites références éparses. Total : 3 000 000 FCFA, soit un quart de son stock.
À 2 % par mois, ces 3 millions lui coûtent 60 000 FCFA tous les mois. Sur les 90 jours qu’ils viennent de passer sans bouger, ils ont déjà brûlé 180 000 FCFA : de quoi payer un vendeur pendant un mois. Cet argent est parti sans qu’aucune ligne n’apparaisse nulle part. Et s’il finit par les brader à −40 %, il ajoutera 1 200 000 FCFA de perte à l’addition.
Une palette qui ne bouge pas ne coûte rien de visible. Dans cette quincaillerie, elle coûte 2 % de sa valeur par mois, tous les mois, sans facture.
Repérer le stock dormant en une heure
Le stock dormant ne se voit pas dans la caisse : la caisse ne parle que de ce qui est sorti. Il se voit dans trois indicateurs simples, que vous pouvez sortir vous-même à partir de votre liste d’articles et de vos ventes.
- Zéro vente sur 90 jours. C’est le filtre le plus brutal et le plus efficace. Une référence qui n’a intéressé personne pendant trois mois entiers n’attend pas un client : elle attend une décision.
- La couverture en jours. Divisez la quantité en stock par les ventes moyennes par jour. 40 sacs de ciment pour 4 sacs vendus par jour, c’est 10 jours de couverture : parfait. 60 pots de peinture pour un pot vendu tous les deux mois, soit 6 pots par an, c’est dix ans de couverture.
- Le classement par valeur immobilisée. Multipliez la quantité dormante par le prix d’achat, puis triez du plus gros au plus petit. Cinq ou six références portent presque toujours l’essentiel du problème ; le reste est du bruit.
| Au quotidien | Stock qui tourne | Stock dormant |
|---|---|---|
| Argent immobilisé | ✓ | ✗ |
| Risque de casse et de vol | ✓ | ✗ |
| Place occupée | ✓ | ✗ |
| Valeur dans six mois | ✓ | ✗ |
| Effet sur la trésorerie | ✓ | ✗ |
-
1
Sortez la liste de toutes vos références avec la quantité en stock et le prix d’achat.
-
2
En face de chaque ligne, notez la date de la dernière vente.
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3
Barrez tout ce qui s’est vendu au moins une fois dans les 90 derniers jours.
-
4
Pour ce qui reste, calculez quantité × prix d’achat : c’est l’argent immobilisé, ligne par ligne.
-
5
Triez du montant le plus élevé au plus faible et gardez les quinze premières lignes.
-
6
Mettez de côté les références vraiment saisonnières (Tabaski, rentrée, saison des pluies) : elles ne dorment pas, elles attendent leur date.
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7
Additionnez le reste et multipliez par votre taux mensuel : vous obtenez le coût de ce sommeil.
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8
Décidez d’une sortie pour les cinq premières lignes avant de quitter le magasin.
Cinq sorties pour un stock qui ne bouge plus
Une fois la liste faite, il n’y a que cinq issues. Elles se classent de la moins douloureuse à la plus douloureuse, et il faut les essayer dans cet ordre.
- La promotion ciblée. Sortez la référence du fond, mettez-la en vitrine ou en tête de gondole, affichez un prix clair, poussez-la sur votre groupe WhatsApp clients pendant deux semaines. Beaucoup d’articles ne dorment que parce que personne ne les voit.
- La revente à un confrère ou à un revendeur. Ce qui ne trouve pas preneur dans votre quartier se vend parfois très bien à Thiès ou sur un marché hebdomadaire ; si le confrère hésite à l’acheter ferme, proposez-lui un dépôt-vente écrit et compté. Une marge nulle mais un encaissement immédiat vaut mieux qu’une marge théorique dans deux ans.
- Le retour fournisseur négocié. Peu de commerçants osent le demander. Un fournisseur préfère souvent reprendre de la marchandise en bon état, ou l’échanger contre une référence qui tourne, plutôt que de perdre un client fidèle. Demandez un avoir plutôt qu’un remboursement : c’est plus facile à obtenir.
- Le lot avec un produit qui tourne. Associez l’article dormant à une référence qui part vite, à un prix de lot légèrement inférieur à la somme des deux. Vous récupérez de la trésorerie et vous libérez de la place, sans casser le prix affiché de votre référence phare.
- La sortie comptable. En dernier recours seulement, et avec votre comptable : constater la perte, la sortir du stock, et arrêter de faire figurer à l’actif une marchandise qui ne vaut plus rien. C’est désagréable, mais c’est la seule façon d’arrêter de payer pour elle.
Empêcher que ça recommence
Un stock dormant n’apparaît jamais tout seul : il naît d’une commande. Une remise fournisseur trop belle pour être refusée, un carton complet acheté pour une seule pièce demandée, une commande passée par WhatsApp un soir sans avoir regardé ce qu’il restait en réserve. La prévention se joue donc au moment d’acheter, pas au moment de trier.
Concrètement : commandez sur la base de ce que vous vendez réellement, pas de ce que le fournisseur propose. C’est tout l’objet de la méthode de réassort et de commande fournisseur, qui part de la vitesse d’écoulement et du délai de livraison au lieu de partir de la remise. Et avant de valider une grosse quantité, posez-vous une seule question : combien de mois de couverture est-ce que j’achète, et combien ces mois vont-ils me coûter ? Pour remettre tout cela dans l’ensemble de vos pratiques de stock, notre guide complet de la gestion de stock reprend le sujet du début à la fin.