Un samedi après-midi à Dakar, dans une boutique de prêt-à-porter. Le gérant a passé la semaine à tester des logiciels « gratuits ». Trois comptes ouverts, trois mots de passe notés au dos d’un ticket. Le premier a cessé d’afficher les ventes du mois dernier. Le deuxième s’est fermé au bout de quinze jours. Le troisième s’est installé sur un vieux portable et attend maintenant un serveur que personne ne sait configurer. Aucun des trois n’a menti. Ils ne parlaient simplement pas du même gratuit.
Un logiciel de gestion gratuit, ce n’est pas une catégorie : ce sont quatre arrangements commerciaux différents, qui vous coûtent chacun autre chose que de l’argent — des lignes de catalogue, du temps, un serveur, ou une option à cocher le jour où vous en avez besoin. Voici les quatre, ce qui coince dans chacun, et à quel moment précis. Y compris pour le nôtre, dont le plafond est écrit noir sur blanc plus bas.
Logiciel de gestion gratuit : quatre modèles qui portent le même mot
Le mot « gratuit » recouvre quatre modèles qui n’ont presque rien en commun. Ils ne se ressemblent que sur la page d’accueil. Ce qui les distingue, c’est la nature de la limite : une quantité, une durée, une compétence technique, ou une fonction rangée derrière une case à cocher.
- Le plan gratuit plafonné : gratuit sans limite de durée, mais borné par un compteur — un chiffre d’affaires, un nombre de factures, d’utilisateurs, de produits ou d’applications.
- L’essai limité dans le temps : le produit complet, pendant quelques jours. Vous payez en temps de paramétrage, et la note tombe à la fin.
- L’open source : le logiciel ne coûte rien, le faire tourner coûte quelque chose. Serveur, sauvegardes, mises à jour, quelqu’un qui sait.
- Le gratuit financé par autre chose : l’outil est offert, le revenu vient d’ailleurs — options mensuelles, matériel, services de paiement, prestations.
Aucun de ces quatre modèles n’est malhonnête. Ce qui l’est, c’est de ne pas dire lequel on pratique. Avant même de dérouler les vingt questions de notre checklist pour choisir son logiciel de gestion, posez-en une seule à tout éditeur qui annonce le gratuit : qu’est-ce qui est compté, et à partir de quel nombre ça s’arrête ?
Le plan gratuit plafonné : gratuit jusqu’à une ligne du tableau
C’est le modèle le plus loyal, à condition de lire le compteur. Zoho Books publie un plan « Free » affiché à « $0 Price/Org/Month », disponible « indefinitely » tant que le chiffre d’affaires de l’exercice ne dépasse pas « the threshold of 50K USD », avec « 1 User + 1 Accountant » et « Up to 1,000 invoices » par an (page tarifs officielle, consultée le 27 août 2026). Le compteur est ici un chiffre d’affaires, ce qui est redoutable : vous ne le voyez pas venir, vous le franchissez.
Odoo publie de son côté un palier « One App Free », décrit comme « One app, unlimited users » (page tarifs officielle, 27 août 2026). Le compteur change de nature : ce n’est plus le volume, c’est le nombre d’applications. Un commerce qui veut la vente et le stock dans le même outil est déjà sorti du gratuit, quel que soit son chiffre d’affaires.
Wurus pratique exactement le même modèle, et son compteur est un nombre de produits : le Pack Starter est gratuit sans limite de durée et s’arrête à 50 produits au catalogue. Cinquante. Une quincaillerie de neuf cents références n’a rien à y faire, un dépôt de boissons non plus, et nous ne le présenterons jamais autrement.
L’essai limité dans le temps : la limite est une date, pas un nombre
L’essai ne borne pas une quantité, il borne un calendrier. Shopify annonce « Try 3 days free, then $1/month for 3 months. » sur sa page tarifs (consultée le 27 août 2026) : trois jours d’essai, puis trois mois à prix symbolique avant le tarif réel. Frappe Cloud propose « Sign up for a 14-day free trial » (page tarifs officielle, même date), et la page tarifs de Loyverse précise que « All add-on services have a 14-day free trial period » pour ses options payantes (même date).
Le piège de l’essai n’est pas sa durée, c’est ce qu’on en fait. Quatorze ou quinze jours, ce n’est pas long quand il faut encore saisir un catalogue, former deux vendeurs et attendre le passage du comptable. Beaucoup d’essais expirent sans avoir servi une seule journée en conditions réelles : l’outil n’a pas été jugé, il a été oublié.
L’essai de Wurus dure 15 jours, sans carte bancaire, et ouvre presque tout le produit. Mais il porte le même plafond de 50 produits que le plan gratuit. Si votre catalogue en compte trois cents, l’essai ne vous montrera pas votre vraie boutique : dites-le avant de commencer à saisir, pas au douzième jour.
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J-2 Préparez le fichier Catalogue, clients, soldes fournisseurs. Un essai passé à taper des noms de produits ne teste rien du tout.
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J+1 Une journée réelle Encaissez, facturez et livrez avec l’outil, pas à côté. Le cahier reste ouvert en secours, il ne remplace rien.
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J+7 Faites saisir quelqu’un d’autre La personne qui tient la caisse, pas vous. Comptez ses hésitations sur le même écran, avec des clients devant elle.
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J+13 Décidez avant l’échéance Un essai qui expire pendant que vous réfléchissez se transforme en abonnement pris dans l’urgence.
L’open source : gratuit à télécharger, payant à faire tourner
Dolibarr écrit sur son site officiel que le logiciel est « Open Source software », « Completely free to download, install and use », et qu’il y a « No license to pay » (page « Free » officielle, consultée le 27 août 2026). C’est exact, et ce n’est pas un piège : c’est une phrase sur la licence, pas sur le coût total.
Ce qui se paie ensuite ne s’appelle pas licence. Il faut une machine allumée, une sauvegarde qui tourne, des mises à jour appliquées, et quelqu’un qui sache les appliquer. Frappe Cloud, l’hébergement publié par l’éditeur d’ERPNext, affiche un premier palier « Sites » à « $5 onwards /mo » (page tarifs officielle, 27 août 2026) : c’est un prix plancher d’hébergement, paramétrage et accompagnement non compris. Les ERP open source de cette famille se paient surtout en intégration et en temps.
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Un serveur ou un hébergement, et son renouvellement chaque année.
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Une sauvegarde vérifiée — une sauvegarde qu’on n’a jamais restaurée n’existe pas.
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Les mises à jour de sécurité, et le temps d’arrêt qu’elles imposent.
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Un onduleur, si la machine est dans la boutique et que le courant saute.
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Quelqu’un à appeler quand plus rien ne s’ouvre, un samedi de forte affluence.
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Le jour où l’on formera la personne qui remplacera celle qui savait.
Ce calcul n’est pas défavorable à l’open source. Beaucoup de PME le font et s’en sortent très bien, avec un prestataire local et une facture annuelle prévisible. Il est défavorable à l’illusion. Comparez-le au reste du marché dans notre grille de prix réelle au Sénégal, sur trois ans et pas sur un mois.
Le gratuit financé par autre chose : la bascule arrive quand vous en avez besoin
Quatrième forme : l’outil est réellement gratuit, et le revenu vient d’ailleurs. Loyverse présente sur sa page tarifs son application de caisse et son tableau de bord comme « Free », avec « Manage multiple stores, sales analytics, inventory management, loyalty program » (consultée le 27 août 2026). Le revenu vient des options : « Unlimited sales history » à « $5 USD/month per store », « Employee management » à « $5 USD/month per employee », « Advanced inventory » à « $25 USD/month » par magasin (même page, même date). L’éditeur ajoute que « All prices are exclusive of taxes ».
L’endroit où ça coince est précis, et il est documenté par l’éditeur lui-même : « By default, access to sales data is limited to the last 31 days », et « Exporting sales reports is available with the Unlimited Sales History subscription » (centre d’aide officiel, 27 août 2026). Autrement dit : la caisse encaisse gratuitement, mais l’historique dont vous avez besoin en fin d’exercice, lui, se paie.
Chiffrons, pour une boutique de Bouaké avec deux vendeurs, aux tarifs annuels publiés et hors taxes : 50 USD d’historique illimité + 2 × 50 USD de gestion des employés + 250 USD de stock avancé = 400 USD par an. Ce n’est pas cher pour ce que ça rend. Mais ce n’est plus gratuit, et la bascule ne se produit pas le premier jour : elle se produit le jour où vous en avez besoin. Le détail fonction par fonction est dans notre comparaison entre Wurus et Loyverse.
Le modèle existe aussi du côté de la facturation. Henrri annonce une formule gratuite avec « Factures, devis et utilisateurs illimités », et fait cohabiter cette gratuité avec des formules payantes « Henrri Pro », « Henrri Expert » et « Henrri VIP + », ainsi qu’un service de paiement, « Henrri Pay » (site officiel, 27 août 2026). Le gratuit est la porte d’entrée ; le modèle économique est derrière.
Dans ce quatrième modèle, la question n’est jamais « est-ce gratuit ? ». Elle est : « qu’est-ce qui devient payant le jour où mon commerce marche ? »
Trois formules gratuites mises côte à côte
Le tableau ci-dessous ne compare pas trois produits complets : il compare ce que chaque formule gratuite vous donne réellement sans sortir un franc, et ce qui déclenche la première dépense. Les cases « non documenté » sont des cases honnêtes : ce qu’un éditeur ne publie pas, nous ne l’inventons pas à sa place.
| Au quotidien | Loyverse (gratuit) | Dolibarr (open source) | Wurus Pack Starter |
|---|---|---|---|
| Ce qu’on paie pour l’obtenir | ✓ | ✓ | ✓ |
| Caisse incluse dans la formule gratuite | ✓ | Selon les modules installés | ✗ |
| Encaisser pendant une coupure de réseau | ✓ | ± | ✗ |
| Produits au catalogue dans le gratuit | Non documenté sur la page tarifs | Dépend de votre serveur | ± |
| Historique de ventes consultable | ± | ✓ | ± |
| Ce qu’il faut installer et maintenir | ✓ | ✗ | ✓ |
| Devis, rapports, calendrier et GED | Non documenté sur la page tarifs | Selon les modules activés | ✓ |
| Comptabilité SYSCOHADA et CRM | Non documenté sur la page tarifs | Selon les modules et le paramétrage | ✗ |
| Ce qui déclenche la première dépense | ± | ± | ± |
Lisez d’abord les deux lignes que Loyverse gagne, elles ne sont pas décoratives. Sa formule gratuite encaisse, la nôtre non : la caisse de Wurus commence au Pack Business. Et son application continue de vendre pendant une coupure de réseau, ce que Wurus ne sait pas faire, parce qu’un logiciel en ligne a besoin d’une connexion. Pour un maquis d’Abidjan dont le réseau tombe deux fois par semaine, ces deux lignes suffisent à trancher — et elles tranchent contre nous. Dolibarr, lui, paie sa liberté en maintenance : c’est le prix de posséder son serveur, détaillé dans notre comparaison avec Dolibarr.
À qui le Pack Starter gratuit suffit vraiment, et quand il ne suffit plus
Voici la réponse franche. Le Pack Starter gratuit ouvre les ajustements de stock, les devis, les rapports, le calendrier et la GED. Il n’ouvre ni la caisse, ni le CRM, ni la comptabilité, ni la boutique en ligne, ni WhatsApp : la caisse commence au Pack Business, la comptabilité et le CRM seulement au Pack Enterprise. Ce n’est pas une version bridée d’un logiciel de caisse : c’est un outil de devis, de suivi et de documents, pour un petit catalogue.
- Vous avez moins de 50 références : un prestataire de services, un atelier de couture, un cabinet, une boutique très spécialisée.
- Vous vendez surtout sur devis, que vous convertissez ensuite, plutôt qu’au comptoir toute la journée.
- Vous voulez vos rapports, votre calendrier et vos documents classés au même endroit, au lieu de trois fichiers séparés.
- Vous ajustez un stock de temps en temps, sans transferts entre plusieurs dépôts.
Et il ne suffit plus, exactement, le jour où l’une de ces quatre choses arrive : vous enregistrez votre 51e produit ; vous devez encaisser au comptoir et sortir des tickets ; votre comptable réclame une balance et un compte de résultat SYSCOHADA, qui sont au Pack Enterprise ; vous voulez envoyer vos factures par WhatsApp ou ouvrir une vitrine en ligne. Le premier palier payant, le Pack Business, est à 19 500 FCFA par mois, et la grille complète est sur la page des tarifs.